dimanche 2 septembre 2012

Face à Cuche et Barbezat, les politiques sont restés très polis

Le duo comique renonce à se présenter au Conseil d’Etat neuchâtelois. Cette pantalonnade aura au moins servi à illustrer l’embarras dans lequel se trouvent les politiques face aux humoristes. La farce neuchâteloise a donc tourné court. Un communiqué laconique nous a prévenus jeudi soir que Cuche et Barbezat renoncent à prolonger leur plus mauvais spectacle: leur candidature à l’élection complémentaire au Conseil d’Etat du 14 octobre, qui doit désigner un successeur de Jean Studer. On aura eu droit à quelques blagues brouillardeuses qui ont peut-être fait rire dans les faubourgs de Chambrelien. Puis le rideau est brusquement tombé.

Tant mieux. D’expérience, on sait où vont les amuseurs publics lorsqu’ils se métamorphosent en candidats politiques. Si la mémoire de Coluche reste sanctifiée par la création des Restos du Cœur, en 1985, on ne saurait oublier le délicat slogan de campagne qu’il avait choisi quatre ans plus tôt pour se présenter à l’élection présidentielle: «Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche!» Ce cul étant bien sûr celui des hommes et des femmes politiques dans leur ensemble.

Humoristes et populistes

C’est un programme comparable que l’on retrouve de nos jours chez le comique italien Beppe Grillo, candidat aux élections locales du printemps dernier et figure de proue de ce mouvement que nos voisins transalpins nomment «l’antipolitique». Refrain connu: tous pareils, tous pourris, etc. Lorsqu’ils sortent de leur rôle pour entrer dans l’arène politique, les humoristes peinent à être autre chose que des populistes.

Dans le canton de Neuchâtel, la candidature de Cuche et Barbezat aura fait grincer quelques dents. Ancienne conseillère d’Etat, Monika Dusong n’a pas ri en voyant ces deux farceurs s’amuser à briguer une fonction à laquelle elle fut la première femme de son canton à accéder en 1997. Et elle ne mâche pas ses mots: «On dévoie et on tourne en dérision les procédures démocratiques. Quand je pense que dans d’autres pays, comme en Syrie, des gens sont prêts à mourir pour la liberté de choisir leurs représentants, ça me fait froid dans le dos…»

Dans cette affaire, on constate qu’une telle fermeté de propos est plutôt rare du côté des politiques. Ancien conseiller national radical, Claude Frey s’exprime sur un tout autre ton: «Je ne serai pas le pisse-froid qui s’attaque à Cuche et Barbezat. Si les institutions s’étaient mises à trembler à cause d’eux, cela aurait signifié qu’elles étaient déjà flageolantes. Leur candidature m’est surtout apparue comme le symptôme d’un Conseil d’Etat qui prête le flanc à pas mal de critiques.»

Même modération chez Baptiste Hurni, président du Parti socialiste neuchâtelois: «Leur candidature aura montré que n’importe quel citoyen peut se présenter à cette élection. Cela fait partie des bienfaits de notre démocratie et il n’était peut-être pas inutile de le rappeler.» A droite comme à gauche, on a fait preuve de retenue voire de mansuétude. En s’empressant généralement de préciser qu’on «aime bien» Cuche et Barbezat.

A cet égard, leur candidature aura au moins servi de révélateur. En creux, elle illustre l’embarras des politiques face aux comiques. Le conseiller national UDC Yvan Perrin en convient: «Pour un homme politique, il n’y a rien de plus périlleux que de s’en prendre frontalement à un humoriste. C’est lancer un boomerang qui risque de lui revenir en pleine figure.»

On imagine les dégâts d’image. Résister à l’humoriste, c’est se mettre en marge de la communauté des rieurs. C’est passer pour un raseur, un peine-à-jouir, un pisse-vinaigre, un sinistre bonnet de nuit. C’est donc commettre une faute capitale dans un monde politique où l’image fait de plus en plus la loi. Autant se tirer carrément une balle dans la tête.

D’où cette prudence et cette docilité que tant de politiques manifestent devant les amuseurs. En Suisse romande, il était devenu impensable qu’un conseiller fédéral décline l’invitation à «La Soupe»: même Micheline Calmy-Rey, après avoir longtemps résisté, a fini par se plier au devoir d’aller en supporter les vannes. Et, en France, on sait que Nicolas Sarkozy a préparé avec le plus grand soin son passage au «Petit journal» du 16 mars, sur Canal+.

On l’a ainsi vu contraint de s’esclaffer devant les images qui le ridiculisaient, jusqu’à rendre les armes devant l’animateur Yan Barthès. Hilarité générale. La politique serait-elle aspirée dans cet «intégrisme de la rigolade» que dénonce le pamphlet «Homo comicus» du philosophe François L’Yvonnet paru ce printemps? On objectera que l’«homo comicus» n’est pas né de la dernière pluie neuchâteloise: en 449, un texte de Priscus signale déjà un bouffon du roi à la cour d’Attila.

Adulés, fêtés, choyés

La différence, c’est que la raillerie a cessé d’être un art risqué qui pouvait se payer chèrement. Désormais, voilà les amuseurs adulés, fêtés, choyés, courtisés par les médias. Dans les sondages qui désignent chaque année les personnalités préférées des Français, l’abbé Pierre et le commandant Cousteau n’ont pas trouvé de successeurs: en 2012, Omar Sy, Gad Elmaleh, Florence Foresti, Jamel Debbouze et Laurent Gerra se bousculent aux dix premières places.

Cette bienveillance générale explique sans doute que des humoristes puissent être tentés de quitter leur place, de s’aventurer sur le terrain politique et d’utiliser un scrutin démocratique à des fins publicitaires comme l’ont fait Cuche et Barbezat: quelle autre explication trouver à leur fumeuse candidature? Au bout du compte, la politique risque d’y perdre beaucoup.

C’est ce que pronostique le socialiste français Michel Rocard: «Nos rois avaient leurs bouffons. Mais le bouffon du roi n’entrait pas dans la cathédrale. Aujourd’hui, les bouffons occupent la cathédrale et les hommes politiques doivent leur demander pardon. Ce qui fait que ne viendront plus à la politique que les ratés de leur profession.» (Le Matin)

Créé: 02.09.2012, 09h20

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