Pourquoi l’exposition d’un cheval empaillé provoque-t-elle des réactions aussi virulentes?
Dans toutes les sociétés humaines, des distances claires sont posées entre les hommes et les animaux. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où on transgresse cela. Les chats et les chiens vivent à l’intérieur des maisons, dorment parfois même dans le lit de leurs maîtres, quand ils ne sont pas habillés. Ils sont traités comme des humains. Personnellement, j’aime bien les animaux lorsqu’ils sont à leur place. Ce cheval empaillé à Genève provoque l’émoi car il souligne ce rapprochement entre l’homme et l’animal. Il catalyse toute une série de problématiques actuelles. Cela empêche certaines personnes de voir ce qu’il y a derrière l’intention artistique. Il faudrait vraiment introduire des cours d’esprit critique dès l’école primaire.
Mais de là à réagir aussi violemment…
Les gens entretiennent des relations avec les animaux qu’ils ne veulent pas voir mises au jour. Je l’ai vécu lorsque j’ai monté en 1987 l’exposition «Des animaux et des hommes» au Musée d’ethnographie de Neuchâtel. Avant le début de l’événement, j’ai reçu des réactions très fortes. Prenez les loups ou les ours. Nous voulons tous voir ces animaux alors qu’ils nous terrifient lorsqu’on est enfant.
Pensez-vous que l’exposition d’un autre animal aurait conduit au même tollé?
Le cheval bénéficie d’un statut particulier dans nos sociétés. Il est respecté, voire adoré. C’est une bête héroïque, un animal noble qui permet de gagner des médailles d’or aux JO. Il est d’ailleurs entouré de davantage d’interdits que d’autres. Il n’y a qu’à voir les réactions après le scandale de la viande de cheval dans les lasagnes. Je ne suis pas sûr qu’une vache ou un cochon aurait provoqué une telle levée de boucliers.
Et, soyons provocateurs, un être humain?
On peut se poser la question. Ne sommes-nous pas devenus plus sensibles au sort des animaux qu’à celui des hommes? On peut se fusiller, se napalmer, mais, lorsqu’on montre un cheval empaillé, cela donne lieu à un scandale.
Les gens n’ont-ils pas envie de voir des choses belles plutôt que dérangeantes?
Comme des petits lapins au milieu de pâquerettes? Mais il y a de nombreux autres endroits à Genève où on peut voir de très belles choses. Ce qui est intéressant ici, ce sont les réactions que provoque l’installation d’un objet insolite dans l’espace public. En général, il n’y a pas de cheval dans un abribus. Avec cette exposition, les règles ne sont plus respectées, cela crée un effet de surprise qui dérange.
Une preuve de plus que notre monde va mal? Dans notre société en dérive, les gens subissent beaucoup de pression. Certains sont à fleur de peau et réagissent avec leurs tripes, alors que ce qui est important, c’est de discuter, de batailler intellectuellement. Aujourd’hui, on ne sait plus assumer la distance. (Le Matin)
Créé: 06.04.2013, 12h02
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