dimanche 2 septembre 2012

«Une police romande? Pourquoi pas»

Après l’instauration d’une véritable collaboration avec le ministère public, le nouveau magistrat genevois veut également bâtir un axe d’une politique romande de la sécurité. Et, à Genève, appliquer enfin les lois existantes. Pierre Maudet, vous avez peur de sortir le soir?

Non! Mais je comprends que les Genevois puissent avoir peur…

Le procureur général du canton de Genève Olivier Jornot et vous-même avez eu cette phrase terrible: «On ne sait pas qui définit la politique criminelle à Genève». Un sacré constat d’échec, non?

Par le passé, l’autorité politique s’est beaucoup investie dans l’opérationnel, prenant parfois la place d’un commandant de police, ce qui n’est évidemment pas son rôle. Elle a oublié de définir une vraie politique de lutte contre la criminalité, en dégageant des axes clairs et des priorités. Je ne veux pas refaire cette erreur. Je suis le ministre de la Sécurité, en charge de la protection des libertés publiques et privées, pas le chef de la police.

Jeudi, devant plus de 1100 policiers et gendarmes à l’Arena, vous avez quand même dénoncé le fonctionnement de la police…

Je n’ai fustigé personne. J’ai juste expliqué que l’heure était au ressaisissement et au rassemblement, car on ne peut pas se payer le luxe de perpétuer un fonctionnement dépassé face à l’ampleur de la tâche qui attend les acteurs de la sécurité à Genève. Lors des visites de terrain que j’ai effectuées durant l’été au sein de la police cantonale, j’ai constaté un certain découragement, une perte de sens de la mission et plusieurs dysfonctionnements au niveau de la chaîne opérationnelle, dans la planification de l’engagement ou encore dans le positionnement de la hiérarchie.

Un désaveu de la cheffe de la police, Monica Bonfanti?

Je lui ai clairement donné un certain nombre de consignes, qui entraîneront des réformes stratégiques et opérationnelles avec une feuille de route très précise. J’ai tenu à rappeler aux policiers présents, lors du rapport général de jeudi, que, pour rétablir l’ordre, il faut commencer par balayer devant sa porte. Ce qui ne remet pas en cause la confiance que j’ai en Monica Bonfanti, car je travaille sans a priori. La cheffe de la police a également reçu l’ordre, avec son état-major, de me proposer différents scénarios de mise en œuvre de la politique commune de lutte contre la criminalité définie avec le procureur général et soutenue par le Conseil d’Etat.

Face à l’explosion de la criminalité de rue, de cambriolages et surtout du trafic de drogue partout en Suisse romande, le chef de la police jurassienne Olivier Guéniat a plaidé pour une police romande…

Pourquoi pas! Cette idée n’est en tout cas pas taboue à mes yeux et elle a le mérite de porter à la bonne échelle la réponse à toute une série de phénomènes très préoccupants, tels que l’aggravation de la violence de rue ou la criminalité sérielle. Il faut tenir compte qu’Olivier Guéniat se projette à vingt ans, lorsqu’il lance cette idée qui avait été avancée par le président de la Conférence romande des commandants de police, Pierre Nidegger, en 2008. Mais avant de se poser cette question, il faut d’abord définir une vision politique commune au niveau romand, afin de savoir où l’on va. Une refonte du concordat est en cours d’élaboration au niveau de la Conférence des commandants. Il faudra veiller à ce qu’il soit aussi ambitieux et moderne que possible. Dans cette optique, la plate-forme que représente la Conférence latine des chefs de Département de justice et police est extrêmement importante, notamment au niveau des concordats en matière pénitentiaire. Par le passé, Genève n’a pas toujours été un bon élève. Je souhaite que cela change.

Depuis trois jours, vous martelez la nécessité d’une collaboration accrue avec la France. Or, vous n’avez jamais évoqué ce que l’on pourrait déjà faire entre Romands, victimes de la contamination genevoise…

La région Rhône-Alpes, dont les départements qui entourent Genève, concentre à elle seule 14% de toute la criminalité française! Etant la porte d’entrée de cette criminalité importée qui touche ensuite les habitants de toute la Suisse romande, Genève se doit d’être le maillon fort de la chaîne de la sécurité romande.

En fonction depuis deux mois seulement, je n’ai pas encore eu le temps de rencontrer tous les homologues des autres cantons romands. Ce sera fait prochainement. Je veux renforcer notre collaboration non seulement dans le domaine de la police, mais aussi dans le secteur pénitentiaire, domaine où Genève a parfois péché et ce, malgré les efforts soutenus de ma prédécesseur Isabel Rochat, qui a permis la création de 100 nouvelles places de détention supplémentaires l’année dernière.

Votre homologue vaudoise Jacqueline de Quattro a récemment dénoncé, dans «Le Matin Dimanche», les conséquences négatives des Accords de Schengen. La suivez-vous sur ce terrain?

Pas forcément dans ces termes. L’ouverture des frontières et la libre circulation des personnes n’ont pas directement empiré la situation… Elles ont modifié la donne, rendant la criminalité plus mobile, plus diffuse.

Les frontières genevoises sont pourtant devenues des passoires…

Ce ne sont pas les postes de douane que nous avions avant qui empêcheraient aujourd’hui ces gens de venir. Pour preuve: avant Schengen, seuls 3% des véhicules qui passaient la douane genevoise étaient contrôlés. Nous disposons désormais de gardes-frontière qui sillonnent le territoire en patrouilles mobiles. Mais, c’est un fait, leur nombre est insuffisant. Pour les «caïds» lyonnais notamment, pour les gangs de cambrioleurs qui ne sont pas des petits délinquants, mais des organisations criminelles très bien structurées, la Suisse est un véritable eldorado, non seulement parce que les richesses sont à portée de mains, qu’en cinq minutes ils ont repassé la frontière, mais aussi parce que les peines qu’ils encourent ici n’ont aucune commune mesure avec celles, notamment, qui sont désormais infligées en France.

Ce constat est posé par tous les responsables cantonaux, par tous les procureurs et par les forces de police… Or, la révision de la révision du Code de procédure pénale va lentement et les citoyens en paient le prix…

Je vais être clair. Ma vision quant au futur est assez pessimiste. Nous avons véritablement une guerre de retard et cela va prendre du temps et beaucoup d’énergie pour remonter la pente, car on doit, en partie, détricoter ce qui a été récemment révisé au niveau du Code pénal, par exemple cette aberration des jours-amendes.

Concrètement, quelle est votre feuille de route à vous?

Je vais donner le maximum d’impulsions dans ma sphère de compétence dans les semaines à venir pour lutter contre l’effritement de l’Etat de droit et renverser la tendance de l’insécurité: nouvelle planification pénitentiaire en septembre, étude d’un programme pilote de vidéoprotection en octobre, nouvelle approche de la délinquance étrangère en novembre, refonte de l’approche de la sécurité de proximité dans les communes en décembre, simplification et clarification des procédures judiciaires avec les gardes-frontière…

Quels sont les plus graves dysfonctionnements que vous avez constatés?

L’un d’entre eux relève du manque de communication entre le ministère public et le Département de la sécurité. Par exemple: ce dernier a créé la Brigade anticriminalité – dont la mission est de lutter contre le trafic de drogue. Or, le ministère public n’en a pas été informé. Les procureurs – déjà noyés par les 16 000 plaintes qu’ils traitent chaque année – se sont retrouvés submergés par les nouvelles procédures induites par des arrestations supplémentaires… La chaîne de sécurité présente également des faiblesses au niveau de son troisième maillon, celui des prisons. Surpeuplées, celles-ci ne permettent pas à la justice d’incarcérer autant qu’elle le pourrait, ce qui décrédibilise tout le système, les délinquants sachant que le risque de passer par la case «prison» est relativement faible. Les synergies entre le ministère public et le Département de la sécurité sont donc indispensables, d’où l’importance de l’accord signé mercredi. C’est le premier domaine dans lequel on va cesser de perdre de l’énergie entre les différents acteurs de la sécurité. (Le Matin)

Créé: 02.09.2012, 09h30

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