Locarno face à «L'expérience Blocher»
Pour cela, les hasards du calendrier du tournage ont apporté leur concours à l'oeuvre. La tournée électorale de Christoph Blocher en 2011, pendant laquelle la caméra du réalisateur l'accompagne dans sa voiture, constitue le noyau du film. La campagne laisse entrevoir une issue positive aux élections, mais se termine de façon surprenante par une perte de sièges au Parlement pour l'UDC.
Intercalées parmi les premières scènes optimistes, des images d'archives illustrent l'ascension spectaculaire du fils d'un pauvre pasteur, aujourd'hui milliardaire et chef de file populaire. Cela reste plutôt conventionnel, dans la ligne des films documentaires vus à la télévision.
Emploi de la voix off
Plus original, l'emploi par Jean-Stéphane Bron de citations recueillies hors tournage, en «off». C'est aussi pour cette raison que le film se nomme «L'expérience Blocher», présentant le tribun non comme il est, mais comme il pourrait être selon le réalisateur. «Je vous invente», répète-t-il plusieurs fois, imaginant les sentiments qui pourraient habiter son sujet à certains moments de sa vie.
A l'occasion, cela s'avère d'une logique séduisante. Par exemple, lorsque Jean-Stéphane Bron suggère que Christoph Blocher a parfait son enfance durant sa carrière. Jadis, il n'avait pas pu devenir paysan malgré son CFC d'agriculteur, car il n'avait pas de domaine. Il a depuis remédié à ce manque, se procurant même un château.
Autrefois également, son père découpait et éliminait les images du peintre Anker des calendriers. Aujourd'hui, l'homme fort de l'UDC possède la plus importante collection privée au monde d'oeuvres de l'artiste.
Silencieux et le regard vide
Après l'ascension, le tableau semble s'obscurcir. La défaite électorale de 2011 ne représente pas le seul revers pendant cette période. Début décembre, le politicien laisse entendre au réalisateur, à nouveau dans sa voiture, qu'il détient une information, dont il allait faire un usage juteux. Il en ricane franchement.
Pourtant, l'«affaire Hildebrand» ne sera pas sans conséquences négatives pour Christoph Blocher. A la suite de la levée de l'immunité parlementaire du conseiller national zurichois et de l'ouverture d'une procédure pénale, le film donne à voir un tribun encore plus pensif qu'après les élections fédérales de 2011. Rien à voir avec la volonté de lutter exprimée, aussi par sa gestuelle, après sa non-réélection au Conseil fédéral en 2007.
Cette fois-ci, le politicien conservateur reste silencieux de longues minutes durant, le regard vide. Une image plutôt rare, que Jean-Stéphane Bron met en scène dans la salle vide du Conseil national. Le film ne révèle toutefois pas ce que ressent alors son protagoniste, s'il est abattu par exemple. Le public peut ici se faire sa propre opinion et sa propre «expérience Blocher».
Inhabituellement sensible
Jean-Stéphane Bron a déclaré à Locarno devant les médias avoir voulu «déprogrammer» le tribun. Pour ce faire, il a souhaité le confronter à des situations inédites. L'effet recherché est par moments atteint: dans les scènes muettes, on découvre un Christoph Blocher inhabituellement sensible.
Le politicien n'a contesté aucun passage du film, a ajouté le réalisateur. Pourtant, Jean-Stéphane Bron n'a pas manqué de mordant, n'hésitant par exemple pas à déclarer dans l'une des dernières phrases du film: l'UDC a certes perdu des voix, mais Christoph Blocher a sans doute «contaminé» la politique suisse durablement, ce qui est aussi une victoire.
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