Sepp Manser avait fêté ses 80 ans le 27 février. Cette demeure sauvage, qu’il habitait complètement depuis 1977, et qu’il avait équipée d’un monte-charge électrique où il prenait lui-même également place, est située dans un petit bois au milieu d’un pâturage appartenant à l’un des frères du défunt, Franz. Cet homme solitaire ne vivait pourtant pas en ermite. «Ben non, surtout qu’il venait au moins trois fois par jour manger et boire un verre à cette table», confirme Esther Inauen, la patronne du restaurant et de la boulangerie Schäfli, situé à Steinegg, un autre village du district de Rüte (3300 habitants), dont fait partie Brülisau.
Réparateur de machines à café
Ce café était le véritable port d’attache de Sepp Manser. Il s’en servait même pour son travail. «Tout le monde ici lui donnait sa machine à café à réparer lorsqu’elle avait un problème. C’était un génie, il réparait tout à la perfection», raconte le gendarme Roland Koster, responsable de la communication pour le compte de la police cantonale appenzelloise Rhodes-Intérieures. «Il avait débuté en ouvrant un commerce de motos qui avait fait faillite, puis travaillé à la fin de sa carrière dans une fabrique d’appareils électroménagers», se souvient une de ses sœurs, Josefina Manser, qui vit dans le Jura. Esther Inauen complète: «Les gens apportaient les machines à café chez moi au bistrot, Sepp venait les retirer. Et il les ramenait, une fois réparées.»
Il emmenait les appareils dans son atelier, à Weissbad, hameau niché en face de Brülisau, sur l’autre versant de la vallée. Un endroit que nous a montré son ami l’apiculteur Sämi Inauen, qui lui louait un local de 100 m2 pour 250 francs le mois. «Et il payait avec la régularité d’un métronome. C’était un type fiable. Un vrai bon gars», explique-t-il. C’est d’ailleurs l’image qu’il laisse: solitaire, bourru parfois, mais très aimable si «on savait le prendre».
Par contre, il pouvait rentrer dans des rages folles. Un caractère bien trempé qui l’a conduit à se fâcher avec son frère Franz. Ce dernier refuse d’en dire davantage: «Allez-vous en! Je suis sous le contrôle de la police à cause des médias.» Roland Koster nuancera: «Il ne veut plus rien dire. Il a trop de souvenirs pénibles.» Les deux frères habitaient en effet à 100 m à peine l’un de l’autre mais ne se parlaient plus depuis 1997. Une fâcherie relative à l’occupation de la maison familiale après la mort des parents. Sepp aurait voulu y habiter, Franz s’y serait pourtant opposé. «Franz a donné sa version. Mais Sepp n’est plus là pour donner la sienne. Alors après en avoir discuté avec ma sœur, je peux simplement vous dire que la famille n’est absolument pas divisée», estime Josefina Manser. Seul stigmate de cette animosité: une phrase sprayée en noir sur la façade de la cabane et soulignée de flèches rouges. Elle clame: «Quarante ans de terreur, c’est beaucoup trop, espèce de porc.» Outre les relations tendues entre ces deux membres de la fratrie, les six frères et cinq sœurs ne se voyaient de toute façon pas très souvent. La distance en est la cause principale. Trois sœurs vivent en effet dans le Jura, au Tessin et en Italie, et les frères en Appenzell. «La dernière fois que j’ai vu mon frère, ça remonte à deux ans. On achetait du pain à la boulangerie Schäfli et on l’a vu à une table, alors on s’est assis», se remémore Josefina Manser.
Les armes comme hobby
Personne ne lui connaissait de problème de santé. «Il est mort de causes naturelles, à la suite d’un probable refroidissement, ce qui peut se révéler fatal pour des personnes âgées», développe Roland Koster. Sämi Inauen se souvient pourtant que Sepp avait chuté de sa moto 125 cm3 Honda bleue en octobre dernier. «Il s’était cassé un poignet. Et depuis, ce n’était plus pareil. Je lui ai dit qu’il avait pris un coup de vieux.» Et l’apiculteur d’ajouter: «J’ai perdu un ami qui avait un peu la même trajectoire que moi. Il s’était aussi séparé de sa femme, qui est partie en Suisse centrale avec leur fils unique, alors âgé de 4 ans. On sentait qu’il avait eu des déceptions. Il parlait peu, mais devant quelques spécialités au fromage d’Appenzell, il s’émerveillait. Son péché mignon, c’était les boîtes de sardines à l’huile. Il adorait en manger dans son atelier.» Un local qu’il avait d’ailleurs lui-même équipé d’un chauffage au diesel. «Il y passait certaines nuits, lorsqu’il y avait trop de neige pour qu’il remonte à sa cabane ou qu’il faisait trop froid.»
Sepp Manser emporte encore un mystère avec lui: pourquoi était-il en possession de 100 kilos d’explosifs dans sa cabane et de nombreuses armes à feu dans son atelier? Les réponses varient. «C’était de l’explosif agricole qu’on utilisait autrefois pour construire des chemins de montagne, ou enlever les racines des arbres coupés», note Roland Koster. «Les armes, c’était son hobby. Et comme le dit le proverbe: celui qui collectionne les araignées n’a pas de problème tant qu’il n’en a pas une au plafond! Pour la poudre, il m’avait dit une fois que si on venait le chasser de sa cabane, il n’avait qu’à appuyer sur un bouton et tout disparaîtrait», avance Sämi Inauen. «Je crois qu’il n’aurait fait de mal à personne. Il avait mis une pancarte pour empêcher les gens d’approcher car une fois, des jeunes de la région étaient venus l’embêter et il voulait leur faire peur», se souvient sa sœur. Sepp Manser a déjà été incinéré en raison de l’état de sa dépouille. Son urne funéraire, sobre et blanche, ornée d’une couronne de lys, a été exposée à la chapelle funéraire de l’église de Brülisau, dans l’intimité, jusqu’à vendredi, date de ses funérailles. (Le Matin)
Créé: 26.08.2012, 10h05
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